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ANNE BESURE

Accompagnement psychocorporel et émotionnel
Gestion du stress et des traumatismes
Fondatrice de l'approche ACCEMO® 
Auteure | Illustratrice

Des profondeurs de l’âme aux circuits du cerveau : les grandes visions de la dépression.

Dernière mise à jour : 21 mai

Je suis toujours profondément touchée par la détresse des personnes qui traversent une dépression, et par celle de leurs proches qui se sentent impuissants, parfois à bout de ressources. À force d’écouter ces récits, d’accompagner ces moments suspendus où la vie semble s’être retirée, j’ai ressenti le besoin d’aller explorer cette maladie avec plus de profondeur. Non pas pour la réduire à une définition, mais pour tenter de mieux comprendre ce qui se joue réellement en soi lorsque tout paraît s’éteindre.


Depuis plus d’un siècle, la dépression intrigue, bouscule, interroge. Tour à tour explorée par la psychanalyse, la psychologie humaniste, les thérapies cognitives ou les neurosciences, elle s’est dévoilée sous de multiples visages. Chaque approche éclaire une facette juste : la dépression n’appartient à aucune discipline seule. Elle est un phénomène humain total, psychique, corporel, relationnel et parfois même spirituel.


La dépression ne peut jamais être expliquée par une seule origine. Vulnérabilités biologiques, histoire de vie, stress chronique, traumatismes, isolement, épuisement émotionnel ou perte de sens s’entrelacent souvent de façon unique chez chaque être humain.


Aujourd’hui, à la lumière des neurosciences affectives et des apports de la théorie polyvagale, il devient possible de relier ces différents regards. La dépression n’apparaît plus seulement comme une maladie à traiter, mais comme une forme de rupture intérieure : rupture du lien à soi, du lien aux autres, du lien à l’élan vital.


C’est dans cette perspective que s’inscrit cette série d’articles. Proposer un autre regard, plus nuancé et plus humain, qui permette à chacun de mieux comprendre ce qui se passe… et peut-être déjà de sentir qu’un chemin reste possible.


Freud : quand la douleur se retourne contre soi.

Pour Sigmund Freud, la dépression, qu’il nommait mélancolie, naît d’une perte non digérée. Lorsque nous perdons un être aimé, une position, un idéal, une image de nous-mêmes, une part de notre énergie psychique reste fixée à cet objet disparu. Ne pouvant faire le deuil, cette énergie se retourne contre le moi : la colère devient auto-accusation, la tristesse devient honte, l’amour devient retrait.

Freud voyait dans la mélancolie une identification inconsciente à l’objet perdu : “Je suis devenu celui ou celle que j’ai perdu·e.” Ainsi, la dépression témoigne d’une fidélité invisible, un lien d’amour resté prisonnier du passé. Comprendre cela, c’est déjà faire un pas vers la libération : reconnaître la blessure, et réorienter l’énergie vers la vie.


Jung : la dépression comme descente dans l’ombre.

Pour Carl Gustav Jung, la dépression n’est pas seulement une pathologie ; c’est souvent une invitation à la transformation. Quand l’âme se retire, c’est qu’elle refuse de continuer à vivre selon des formes devenues trop étroites. Jung parle d’un “retrait de l’énergie psychique” : la libido, c’est-à-dire la force vitale, se retire des anciens projets pour se concentrer dans les profondeurs de l’inconscient, en attente d’une renaissance.

Sous cette lumière, la dépression devient un processus initiatique :

“Quand une vie intérieure veut naître, elle commence souvent par une nuit.”

Ce regard jungien réhabilite le silence, le vide et l’introversion comme étapes du passage. Il ne s’agit plus seulement de combattre la dépression, mais aussi de l’écouter comme le possible messager d’un changement intérieur, porteur d’un sens encore invisible.

Cette vision de la dépression n’enlève rien à la souffrance réelle ni à la nécessité d’un accompagnement adapté lorsque la dépression devient sévère.


L’existentialisme et la psychologie humaniste : la perte du sens.

Les existentialistes (comme Viktor Frankl ou Rollo May) ont vu dans la dépression une crise du sens : quand le “pourquoi vivre” s’effondre, la vitalité s’éteint. L’être humain ne peut vivre sans orientation, sans lien symbolique à quelque chose de plus grand que lui. Frankl, rescapé des camps, écrivait :

“Celui qui a un pourquoi peut supporter presque n’importe quel comment.”

La psychologie humaniste, dans le sillage de Carl Rogers et Abraham Maslow, prolonge cette vision : la dépression apparaît quand l’élan naturel de croissance est entravé. Elle signale un désaccord entre le soi profond et le rôle que nous jouons pour être aimés. La thérapie devient alors un espace d’authenticité, où l’écoute inconditionnelle permet de retrouver la direction intérieure perdue.


Les TCC et les neurosciences : comprendre le cerveau qui se fige.

Les thérapies cognitivo-comportementales (TCC) ont apporté une approche plus concrète et mesurable. Elles montrent comment la dépression s’entretient par des boucles cognitives : pensées automatiques négatives, comportements d’évitement, perte de renforcement positif. Le cerveau, soumis au stress chronique, se dérègle :

  • le cortex préfrontal (siège du raisonnement) s’inhibe,

  • l’amygdale (centre de la peur) s’hyperactive,

  • le fonctionnement des circuits dopaminergiques (plaisir, motivation) est perturbé.

Les neurosciences confirment ainsi ce que Freud, Jung et Rogers pressentaient : quand la souffrance devient trop intense, le système d’action s’arrête. Mais elles offrent aussi des leviers de réactivation : réintroduire le mouvement, restructurer la pensée, stimuler les circuits de récompense par l’action et le lien social.


Vers une compréhension intégrative : du cerveau à l’âme.

Chaque courant a posé une pièce du puzzle :

  • Freud a révélé la profondeur du conflit intérieur,

  • Jung a ouvert la voie du sens et de la symbolisation,

  • Rogers et les humanistes ont mis la relation au centre du soin,

  • Les TCC et les neurosciences ont décrit les mécanismes physiologiques et cognitifs.

Aujourd’hui, ces regards convergent : la dépression est à la fois psychique et somatique, affective et neuronale, relationnelle et symbolique. Elle ne se résout pas seulement par le mental ni uniquement par le corps ; elle demande de retisser les fils entre tous les niveaux de l’être.


Conclusion : comprendre pour relier.

Freud cherchait le sens caché, Jung la transformation, Rogers la présence, les neurosciences la trace neuronale. Chacun, à sa manière, a tenté de répondre à la même question : qu’est-ce qui rend un être humain vivant ?

Comprendre la dépression, c’est comprendre cette vie qui s’est mise en pause pour se préserver. Ce n’est pas un manque de volonté, mais une fatigue du sens et une rupture de lien. La guérison commence là où l’on cesse de se juger pour recommencer à s’écouter. Entre le cerveau et l’âme, entre la science et la symbolique, il y a un même appel :

retrouver la sécurité du lien, là où la vie peut à nouveau circuler.

Pour compléter ce regard psychologique, il reste à explorer un autre versant essentiel : celui du corps, de la physiologie du stress et du figement.

C’est l’objet du prochain article, consacré à la théorie polyvagale et à la manière dont la dépression peut être comprise comme une mise en veille protectrice du système nerveux.


Chaleureusement,


Anne


 
 
 

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